Valérie Favre

LE SENS DE LA REPRÉSENTATION

Le travail de Valérie Favre impose une nouvelle direction à la peinture en déplaçant le centre d’intérêt du tableau à l’extérieur de nous-mêmes, et en réorganisant l’espace pictural autour de notre absence. La sauvagerie et l’innocence de sa peinture sont celles de l’univers instinctif séparé de la présence humaine. Le radicalisme absolu de son travail montre ce que la peinture devrait être, si l’homme disparaissait en tant que conscience, et que le tableau recomposait le monde à un niveau d’existence qui n’est pas le nôtre. Ainsi nous croisons des chairs dans les forêts de Valérie Favre, mais ces chairs sont amputées de tout prolongement qui n’est pas immédiatement nécessaire à l’impact visuel et émotionnel de la toile. Dans son Triptyque l’immense carnation des jambes chaussées et surmontées d’un embryon de robe n’a d’autre fonction que de nous faire découvrir la nouvelle beauté d’un objet amputé de sa signification humaine et de le reproportionner dans une réalité différente qui le comprime au sein des autres vitalités qui se partagent la toile.

Dans la série des Lapines Univers Valérie Favre nous montre les autoportraits d’une artiste
confrontée à la nécessité de retrouver dans un espace pictural ce que le monde des images actuel a rendu impossible, en vidant de son sens la représentation humaine. Cette
impossibilité, Valérie Favre décide de s’en servir en substituant aux images désormais
inopérantes la représentation d’existences considérées par nous comme insignifiantes. La
tache aveugle que représente l’animalité pour notre conscience est ici explorée, mise en
scène et jouée en relief au détriment de la minceur du comportement humain, qui n’est plus
considéré comme porteur de sens et doit donc être supplanté par celui d’un autre animal,
une lapine univers évoluant dans une flore et une faune à sa mesure, rétablissant l’ordre
premier des sensations par la sauvagerie enfantine de son regard débarrassé de la hiérarchie imposée par la présence centrale de l’homme.

Ainsi toute peinture redevient possible par ce déplacement du sens à l’extérieur de notre
existence, par une considération de toutes les pensées muettes, et leur restitution dans un
tissu neuf de sensations, et par l’accueil de tous les possibles dans l’espace pictural du
tableau. Car c’est le pinceau et son rythme qui explorent cette nouvelle sylve et ses
habitants rendus à leur liberté originelle, seulement attentif aux organismes qui se pressent
et demandent à être décrits, prestiges archaïques de l’enfance dans sa non-séparation de
tous les règnes, pensées de feuilles, de branches et de fourrures qui montrent les risques
encourus par Valérie Favre dans sa narration d’un au-delà de notre présence dont notre
conscience s’est toujours détourné, un nouveau cadre pour la peinture dans lequel le regard consent à nous oublier pour explorer ce que notre intelligence a toujours négligé.