CIPM, MAI 2022
Dans Caisses Christophe Tarkos parle du vent, des cailloux, du ciel. Pour quoi faire ? Pour les sortir de la masse d’eux-mêmes, pour montrer leurs détails qui cachent la globalité de leur perception et pour cela, il faut accepter de s’immiscer dans leur comportement, dans leur présence, dans leur réalité. C’est l’opposé de l’action entreprise par Tarkos pour décrire le baton dont tous les côtés se déploient dans un espace absolu. Les cailloux, le vent, le ciel appellent la participation du poète pour tenir leur promesse de vérité. Christophe Tarkos est devenu l’un d’entre eux. Il est le langage qui peut se saisir d’eux, démêler la succession des avatars que laissent entrevoir chacun des petits angles différents de cette réalité immense et méconnue que l’on appelle vent, caillou, ciel.
Christophe Tarkos nomme le ciel de Christophe Tarkos, pour Christophe Tarkos , avec sa
participation : et c’est ainsi que peut être volé quelque chose de plus fort qu’un ciel usé par
des années de répétition dans le langage. Ainsi ce mot renaît avec l’être du ciel, il se confond en lui grâce à la présence de celui qui est le garant de son existence.
Caillou ou vent ? Peu importe. Ce qui compte seulement dans ces poèmes ce ne sont pas les définitions de quelques objets qu’ils amènent au jour, mais la définition ignorée de toutes ces choses ensevelies sous la fréquence de l’usage, et il n’est pas question pour Tarkos de nous faire participer au bleu du ciel ou à la rondeur du caillou, il s’agit essentiellement de nous montrer en creux tout ce qu’il reste de l’objet quand le reste du réel a été enlevé.
Le bâton de Tarkos est le bâton de tous les bâtons, avec une longueur, une largeur, un
commencement et une fin, mais surtout il y a le vide qui l’entoure sans lequel le bâton ne
serait rien : il serait mélangé à quelque chose d’autre : mais comme le vide est là, il se
présente tout seul : il ne peut être confondu, et c’est bien ce bâton-là qui intéresse Tarkos,
car il est le bâtons des bâtons, celui qui contient tous les autres, et donc il faut un certain
temps pour les compter, les dénombrer, les montrer ensemble et séparément, en haut et en bas des pages et même dans le milieu quand le bâton s’y trouve, et pour cela il faut un livre, un vrai livre avec des pages qui se suivent qui permettent de voir l’avancement des multiples aspects du bâton de tous les bâtons, et c’est pour cela que le livre compte 28 pages, mais il pourrait en compter bien plus si le bâton n’était pas seul, s’ils étaient deux, et cela Tarkos l’a bien vu, il a su à quel endroit il était nécessaire d’arrêter son livre de 28 pages qui contenait les multiples aspects du bâton quand il est seul, parce qu’il est exemplaire, et que son exemple peut être appliqué à tous les bâtons à condition que chacun d’eux soit présenté avec un éclairage qui mette en valeur le volume du bâton, sans lequel nous ne le verrions pas et nous ne pourrions pas le séparer du vide qui l’entoure, et c’est pourquoi la tâche de Tarkos est ardue, car il ne doit à aucun moment oublier la lumière qui éclaire les bâtons, ce n’est pas le moment de faire des économies, puisque toute la lumière doit être faite pour éclairer le bâton des bâtons.
Christophe Tarkos a projeté la poésie dans un lieu où elle devenait visible et audible avec des mots qui étaient les mêmes mais qui se confondaient avec des répétitions, des bégaiements, des allongements et des scissions : les mots jouaient leur propre rôle en l’ignorant, dans un décor inconnu qui était la page et le papier transformés en actes successifs de la représentation d’un nouveau mode de dire, parfois hurlé, parfois muet, mais toujours écrit dans le noir du blanc qui se faisait l’écho des mots qui s’agitaient entre les bords du texte pour montrer qu’il n’était plus caché dans la page, qu’il débordait littéralement et que ce débordement permettait de voir l’arrivée d’une forme inconnue de la voix écrite en mots, une sorte de poème, parce qu’on sentait bien qu’il y avait quelque chose dans cette bousculade qu’on ne voyait pas encore, mais qui s’affirmait de plus en plus, qui participait de la détermination de Tarkos à refuser tout ce qui le précédait, parce qu’il était vivant et que le reste ne vivait plus, alors c’était plus intéressant, plus amusant d’essayer d’autres choses, de se servir du silence et du bruit pour les montrer physiquement dans ses lectures et puis de se retirer avec des mots pour les écrire, mais cette fois en les écoutant se dérouter et en ne les ramenant pas à l’ordre, en les poussant même à se dépêcher pour que leur message soit illisiblement écrit, pour que cet illisible devienne le plus clair possible, et l’écouter dans le silence pour voir où tout cela le menait, à l’intérieur d’une franche rigolade où il se sentait bien, puisqu’il creusait l’écart avec le poids oppressant qui l’avait fait quitter tous les lieux révolus, tous les lieux attendus, et le menait au point où il se sentait libre d’élargir les contraintes, d’assouplir les manques, de soulever des poids accumulés par des années de répétitions, les années mornes, moroses, que nous ne soupçonnions pas, mais que Tarkos portait à notre connaissance avec ses petits dessins farceurs, avec ses questionnaires décontenancés par l’usage qu’il en faisait, montrant le triste soin que nous prenons de nous-mêmes en acceptant de renoncer à une saisie réelle de notre unité, il nous apprenait par le soin de ses écrits à voir un nouvel ordre prendre la forme de ses caisses, de ses bâtons, de sa farine dont il accentuait les descriptions pour nous montrer que l’écriture est un moyen d’action, que la parole proférée pouvait déchirer les panneaux dans lesquels nous tombions et qu’il suffisait d’écouter ce que les mots ne disaient plus au bon endroit, mais à côté pour retrouver ce que nous avions perdu, une ouïe, une vue aiguisée dont les mots pouvaient s’emparer et nous faire rigoler de les voir et de les entendre. Alors, avec cet art de manœuvrer habilement pour atteindre ses fins, Tarkos nous mettait devant nous, nous recouvrait du désir d’être en avant de nous, sans traîner, d’être mieux que les mêmes, il s’efforçait dans tous ses textes, dans ses écrits d’avoir une longueur d’avance, puisqu’il était un poète, voleur de feu, mais celui de tous les jours, un petit feu, il en était bien conscient, mais le nôtre, celui de maintenant, avec des mots retrouvés bien à nous, il nous a bien aidé, il est toujours là, même si tout est allé trop vite pour que nous puissions le voir encore, il a montré la stratégie, il a laissé le mode d’emploi, il a essayé de ne pas trainer pour être en avance sur nous, pour qu’il nous reste du chemin à parcourir après lui. Il reste sa voix enregistrée, il reste des vues captées, sa joie d’être là, de s’amuser avec nous comme s’il y était encore, et dans ses livres qui ne sont pas des dictionnaires, mais les tentatives en tous sens de sa très courte carrière, il y a de quoi faire, il y a de la joie à répondre à ce qu’il a dit, ce qu’il a fait, ce qu’il a lu, ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu.
Les textes qui composent Processe sont faits pour être vus, puisque chaque bloc de texte est déterminé par sa position dans la page et à l’intérieur de ce bloc la matière même du texte, atone ou vibrante, n’est là que pour se faire voir : elle est vide et pleine en même temps de son aspect. C’est donc la planéité qui règne (« poésie faciale »), jamais contredite par des sursauts de compréhension qui feraient sortir le texte de sa surface visible. Le support, la page, est en fait le seul élément traditionnel qu’il est possible de trouver chez Tarkos : Le livre existe encore. Mais le livre n’est plus conçu comme une succession de pages où le texte occupe toujours la même place. Cette succession est sans cesse bousculée par les contours des différents textes composés comme une succession de rectangles qui découpent l’espace et font parler le format originel de la page blanche. Ces rectangles, ont une couleur, un gris obtenu par la concentration des mots, des phrases qui remplissent le plus possible les blocs avec une certaine matière de la langue, faite pour être vue comme une tessiture, un tapis de lettres qui prennent différentes formes, mais dont la signification réside dans les contours.
Donc, il n’est plus rien à lire dans Processe, ce qui ne veut pas dire que ce texte n’est pas un poème. Tarkos travaille la langue avec ce que lui laisse cette époque, c’est à dire rien. Il
s’agit donc de faire parler, d’organiser ce vide, comme si c’était la dernière chose qu’il fallait
sauver de nous-mêmes en inventant l’organisation de cette inexistence. Ainsi le texte même de Processe n’est-il qu’une matière inerte, la voix du poète se réfugiant aux extrémités du poème pour creuser les contours, pour donner à l’inexistence une présence que le livre renforce par l’extrémité verticale de la page.
Christophe Tarkos a parlé de la planéité du texte, de l’aspect granuleux de cette
accumulation de lettres qui est aussi un moyen de s’approprier la perte de sens en la
réduisant à un scintillement, une trame orientée de gauche à droite, et ce mouvement de
lecture occidental est peut-être la dernière chose qui reste à l’écriture de son importance
passée, même s’il a perdu ici toute fonction.
Processe définit le vide dans lequel le poème de notre époque devient reconnaissable.
Tarkos n’est pas un poète moins sensible que tous ceux qui l’ont précédé et justement, il
met en œuvre le mince espace de parole qui n’a pas encore été utilisé. Mais cet endroit n’est pas si mince. Il peut le sembler puisque les autres poètes ne l’utilisent pas. Mais en dernier recours, c’est Christophe Tarkos qui a raison, en poussant l’absence jusqu’à ses dernières limites, en la montrant dans toute son étendue, avec quelques misérables contreforts qui la contiennent. Ce vide, cette absence est le vrai lieu de la poésie, c’est-à-dire celui où l’homme est absolument celui de l’époque qu’il vit et lorsqu’on accepte ce vide, soudain est révélé l’espace nu sur lequel une autre génération pourra s’avancer.
Tarkos déplace la langue en dehors de son champ familier, il la débarrasse de son
vocabulaire, de ses formes verbales, de sa syntaxe, elle ne laisse plus apparaître que des
sons qui grandissent, qui s’épuisent, se répètent, la langue n’est plus que l’apparence de la
langue, traversée par des ilots de sens dans MIN, dans Prendre le train, mais peu à peu le
sens déborde par-dessus les phrases qui se réduisent à un courant qui fuit sans arrêt
toujours plus loin et qu’il faut suivre en trébuchant sur les mots, en les appelant par leur
nom ou par leurs voyelles qui demeurent reconnaissables et se regroupent dans un endroit
où le sens évacué nous montre le lieu nu du dit, à l’intérieur duquel Tarkos nomme ce qui n’a pas encore été dit à l’extérieur et sort de sa retraite pour s’incarner dans un poème qui n’est pas encore reconnu, qui est encore tout imprégné de lui-même et qui vient à notre
rencontre, si nu, si inconnu, et en même temps c’est bien lui, ce nouveau poème qui n’a pas
encore été dit.
Tarkos se moque des attributs de la poésie, il les contourne sans arrêt pour ne pas les
répéter, dans une volonté délibérée de ne pas se reconnaître dans ce qui a été dit, il laisse la langue se présenter seule, il lui laisse la liberté de s’éloigner de tout ce qu’on lui a fait dire contre son gré, elle parle et parle et parle avec humour et jubilation de se retrouver enfin.