Le kilo et autres inédits

Les éditions P.O.L publient Le Kilo et autres inédits de Christophe Tarkos, en lien avec une
exposition du CIPM consacrée à Tarkos poète, du 19 février au 15 mai. Ce gros livre (800
pages), dont l’édition est établie par David Christoffel et Alexandre Mare, contient, outre Le
Kilo
, un très grand nombre de poèmes, textes et dessins jamais publiés avec des degrés
d’achèvement divers. Ceux qui étaient dactylographiés et avaient été envoyés à des éditeurs ou des revues, ont été majoritairement favorisés, mais d’autres, même s’ils semblent aboutis, peuvent présenter plusieurs versions dont la plus récente a été privilégiée par l’éditeur. Il y a également dans ce livre une centaine de dessins, puisque Tarkos appelait volontiers ses dessins – comme ses textes- des poèmes, ce qui prouve qu’il ne traçait pas de réelle limite entre ces deux activités et montre l’importance de la graphie, écrite ou dessinée dans son travail, à l’intérieur de l’espace de la page du livre, ou de la feuille de papier pour ses dessins.
Le Kilo est un très long texte évoqué par Tarkos entre 94 et 99, qui se présente comme une sorte de leçon de choses dans laquelle il est question d’user toutes les certitudes liées au poids de ce cylindre-étalon, de les amoindrir, de désorganiser toutes ses caractéristiques, de faire connaître le faux, de contester le vrai, afin que toutes les certitudes liées à sa composition s’effondrent, et que lorsque des chiffres sont avancés, il soit impossible de compter sur eux. L’écriture du Kilo nous fait avancer lentement dans une fausse persuasion qui mine tous les faits évoqués par Tarkos dont le rôle consiste à additionner l’une après l’autre des affirmations contradictoires qui se superposent et se mélangent, et Le Kilo est le lieu où ces contradiction molles donnent raison au langage de les dénoncer, mais jamais frontalement, en laissant la langue ruiner les affirmations dépouillées de signification par la patmot(1).
La Terre, après le mouvement est également évoquée dans la correspondance de Tarkos
jusqu’à sa plus récente version d’août 94. Ce long texte, précédé de notes, montre les
exigences auxquelles il est soumis, le langage qu’il convient d’employer, « rester con et
convenu »
, organiser en strates les différents éléments du texte, et sur cette grille laisser
passer toutes les sensations engendrées par la terre, son étendue, sa masse, largeur et
hauteur, son aspect et ses définitions, en élargissant ses limites jusqu’à l’endroit où il n’en
reste plus rien, et de là, il poursuit ses investigations en structurant le vide de son absence
dans le langage.
Les dessins de Tarkos présentent sous forme d’énigme graphique un répertoire de symboles très simples et de calligrammes, ainsi que des courtes phrases, mais laissés en dehors de tout contexte, ce qui fait que leur isolement dans la feuille de papier les désolidarise de leur représentation, montrant chez Tarkos le désir d’accentuer la banalité des formes en exploitant la vacuité qui les entoure, attitude que nous retrouvons lorsqu’il utilise l’espace de la page pour révéler les contours d’un texte, les marges de la forme-poème qui s’articule comme un objet de vision et non seulement de lecture, ajoutant à l’expressivité générale que Tarkos recherche une visibilité différente mais aussi importante que celle des poèmes de Carl André.
Le poème de la page 355 est un exemple extrême du comportement visuel du poème,
puisque le texte est volontairement rendu illisible par son renversement dans la page.
Cependant, le retournement du livre est insuffisant pour nous faire comprendre la
signification du poème, puisque les mots eux-mêmes sont écrits à l’envers, ce qui montre que la seule possibilité qui nous reste est de tourner la page, afin de pouvoir lire le texte par transparence dans la lumière, puisque le verso de la feuille est le seul endroit signifiant du poème, mais où il n’est plus que l’ombre de lui-même.
Ceci nous renvoie à de nombreux textes de ses Ecrits poétiques (P.O.L. éditeur, 2008) où la typographie est le sujet du poème comme dans Oui, où l’épaisseur de la typographie donne la sonorité générale du poème, tandis que dans Processe, ce sont les décalages des pavés-textes qui retiennent notre attention par leur présence physique, faite de noir et de blanc, puisque dans la présence décalée de leur succession, une signification peut se faire jour : l’entièreté d’une forme diminuée de sa signification lisible. Cette visibilité est sensible dans les textes qui composent les MOI du Kilo et autres inédits dans lesquels Tarkos utilise des questionnaires et des formulaires administratifs pour composer ses Moi qui réalisent un portrait dépersonnalisé du sujet Tarkos, puisque ce portrait doit être conforme à ce que notre époque nous autorise à vivre et à être.
Le Kilo rassemble de nombreuses lettres de Tarkos, adressées aux amis, aux auteurs, aux
institutions, et même des courriers adressés à son propriétaire, à son assureur, etc. dans
lesquels il ridiculise jusqu’à l’absurde l’impersonnalité de leur langage administratif. Car
Tarkos ne cesse pas de rire en étant sérieux, pas seulement dans sa correspondance, mais
également dans ses poèmes, dessins et lectures. Son travail est jubilatoire, et lorsqu’il
déconstruit les normes du langage, il ne peut s’empêcher de rire et de nous faire rire en
malmenant nos automatismes, notre paresse et notre passivité devant les incohérences et
les contradictions des formes du langage que nous employons et qu’il s’emploie à dénoncer.

Vianney Lacombe

(1)patmot : « qui…Signifie…Heu…La pâte…mot, la pâte faite de mots… » (Christophe Tarkos)

EXTRAITS

{JMJ]
marie est la mère de marie, joseph, jésus. marie est fils de
joseph et père de jésus et jésus est père de marie et de
joseph. Marie, joseph et jésus sont les pères et les mères de
jésus. Joseph est le père de marie, et marie et joseph sont le
père et la mère de jésus. Joseph est le père de joseph, et jésus
est le père de jésus, et marie est le père de marie, et jésus,
joseph, marie sont une seule personne. Joseph, fils de marie,
fils de jésus, fils de joseph époux de marie fille de jésus et
joseph et jésus, fils de marie, fils de joseph, fils de jésus,
époux de marie, fille de jésus et joseph sont frères. Jésus est
l’arrière-grand-oncle de joseph frère de marie et joseph est le
grand-père de marie fille de jésus, et marie est le père de
jésus, et joseph est le père de jésus, et joseph et marie sont
frère et sœur. Jésus est le père et la mère de marie et joseph
et marie et joseph sont les […]
Bouboule est la mère de Bouboule, Boubouille, Boubou.
Bouboule est fils de Boubouille et père de Boubou et Boubou
est père de Boubouleet de Boubouille. Bouboule, Boubouille
et Boubou sont les père etmère de Boubou. Boubouille est le
père de Bouboule, et Bouboule etBoubouille sont le père et la
mère de Boubou. Boubouille est le père de Boubouille, et
Boubou est le père de Boubou, et Bouboule est le père de
Bouboule, et Boubou, Boubouille , Bouboule sont une seule
personne. Boubouille, fils de Bouboule, fils de Boubou, fils de
Boubouille époux de Bouboule fille de Boubou et Boubouille
et Boubou, Fils de Bouboulle, fils de Boubouille, fils de
Boubou, époux de Bouboulle, fille de Boubou et Boubouille
sont frères. Boubou est l’arrière- grand-oncle de Boubouille
frère de Bouboulle et Boubouille est le grand-père[…]

L’Acrobate est la mère de l’Acrobate, Le Crucifié, l’Enculé.
L’Acrobate est le de fils de Le Crucifié et père de L’Enculé et
L’Enculé est père de L’Acrobate et de Le Crucifié. L’Acrobate,
Le Crucifié et L’Enculé sont les père et mère de L’Enculé. Le
Crucifié est le père de L’Acrobate,et L’Acrobate et le Crucifié
sont le père et la mère de L’Enculé. Le Crucifié est le père de le
Crucifié , et L’Enculé est le père de L’Enculé, et L’Acrobate est
le père de L’Acrobate, et L’Enculé, Le Crucifié, L’Acrobate sont
une seule personne. Le Crucifié, fils de L’Acrobate, fils de
L’Enculé, fils de Le Crucifié époux de L’Acrobate fille de
L’Enculé et le Crucifié sont frères. L’Enculé est l’arrière-grand-
oncle de Le Crucifié frère de L’Acrobate et Le Crucifié est le
grand-père de L’Acrobate fille de L’Enculé, et L’Acrobate est le
père de L’Enculé, et […]

Hiver 1997
NOTE 44

Reçu dans la semaine les damiers le train les manifestes
electre, vu entre deux kati allant chez le dentiste, hôpital pitié
pompiers 9 janvier(pause de travail changement d’air vers
plus vrai, c’est bon), tel à copete pour mac dessins avant flash
vu avant kati ph beck châtelet arrêt du traitement, pas tel à
rodde, tel à as le berre, ss banquier, ss gap, as lauriston et non
losserand polaud, as chigot, vu pascal et charles le soir en
dormant service chigot salle faurel chirurgie salpêtrière,
recherche du trésor dans le labyr en vain pour chéquier
compté 30 ans d’archivages, corr nom du pompier,
anesthésiste nom ? anglais ou all, schmitt chirurgien, interne
grec et chinois, tunnels souterrains, absurdité géographique,
malaise pascal pour donne un livre oui lui me donne castel,
fête ratée des 40 ans et charles pour négatifs chez sa sœur qui
part à la montagne une semaine, ep le bus, ne dormons pas
laurent parle de gérard g, aubierge, bert, kati, vincent hacher,
jocelyne au courant en moins de 24 h, au fait mangion a pas
répondu, rv ass gen doury kati florette moi repoussée, lu le
parc de je, je voudrais faire une réunion au bar de quinet avec
les amis et les autres comme ça pour dire ce qu’on va faire.