POEMEPOEMES
Les Poèmepoèmes d’Oskar Pastior se servent de la page pour acquérir une dimension
physique donnée par le papier, une géographie tactile qui subtilise le mot pour en faire un
objet qui se déplace tout au long de la phrase, de gauche à droite ou de droite à gauche
comme un WAGON qui se révèle être une strophe de ce poème est composé, une strophe
courte qui ne comporte qu’un seul mot, celui de WAGON, mais cette strophe est suivie de
celle d’un autre WAGON, rigoureusement identique, mais géographiquement différenciée,
ce qui nous permet de suivre le long du texte une forme de trajet littéraire qui s’incarne dans des trajectoire d’objets qui vont d’avant en arrière, et font des aller-retour entre leur point de départ et leur arrivée.
Le vrai sujet de ce poème est de nous faire voyager dans ces wagons-objets qui n’ont jamais existé, mais qui parcourent la langue comme des rails que les lignes nous permettent d’accompagner, et c’est ici, à cet endroit-là du poème que nous vivons en compagnie de la forme des mots qui se déplacent pour nous.
Ainsi dans la première ligne il y a un A, Oskar Pastior utilise également le lecteur le long des
lignes du texte pour faire un poème horizontal, en se servant de la lettre A comme d’un
signal sonore et visuel que nous ne pouvons négliger, pour ensuite nous demander de le
faire pivoter de 90°, de sorte que tous les A que nous voyons dans la version horizontale se
trouvent basculés à la verticale, suivant les instructions du poète, qui offre à son lecteur la
possibilité de le remplacer dans la modification de son texte.
Dans le poème commence bizarrement par la dernière ligne, c’est l’espace interlinéaire qui
est le sujet du poème de Pastior: bien sûr, la dernière ligne n’est pas la première, et la
première la dernière, mais ce qui est montré dans ce poème, c’est l’abolition de la
succession des lignes, avec la remontée de la première ligne à la place de la dernière et vice versa, ce qui peut également vouloir dire que le poème n’existe pas entre les deux ou encore qu’il ne comporte qu’une seule ligne, dont le titre parfaitement anodin est remplaçable par n’importe quel autre.
En se servant du talent d’un mécanicien-auto lunebourgeois Pastior imprime à son poème-
spirale une double torsion qui permet de lire celui-ci dans les deux sens, en dépit d’une
position inconfortable pour le lecteur. Mais en dehors de cette plaisanterie, ce qui est
imprévu dans ce poème, c’est la précision avec laquelle ce mouvement spirale est décrit,
ainsi que ses allées et venues à l’intérieur des deux manuscrits qui permettent de montrer
au lecteur l’épaisseur de la réalité du texte torsadé à l’intérieur de la page, son épaisseur
figurée et non plus sa longueur ou sa largeur et de quelle manière il est possible de suivre
l’un, l’autre, ou les deux textes en spirales avec un peu de gymnastique.
Oskar Pastior, emprisonné dans sa jeunesse dans un camp de travail, puis obligé de subir
après sa libération la propagande d’un régime totalitaire, ne pouvait abolir ces terribles
expériences : celles de la contrainte exercée contre lui lorsqu’il était prisonnier et celle du détournement de la parole dans un but d’asservissement par une dictature. Il en résulte
pour lui une terrible perte de confiance dans le pouvoir de la parole et Poèmepoèmes est le
premier livre dans lequel la forme devient le point central du texte dont l’écriture s’inscrit
dans un processus dont il décrit le mode d’emploi et détaille le schéma : les mots se déplient et se replient selon un ordre d’apparition précis dans ces poèmes qui ne cessent de nous dire qu’ils n’ont plus rien à dire mais qu’il est possible d’entendre entre les mots le silence d’une présence que nous ne soupçonnions pas, parce que les mots ne cherchent pas à la dire, mais à la dissimuler, et cette présence entrechoquée dans les aspérités des paroles tronquées nous semble risible, comique, parce que nous ne supportons pas de voir son incrédulité exposée au grand jour.
Oskar Pastior
Poèmepoèmes
Traduction et postface d’Alain Jadot,
Préface de Christian Prigent
Editions NOUS