LA SOCIÉTÉ ANONYME
L’événement silencieux auquel nous assistons dans chaque exposition Stephan Balkenhol est une mise en scène de l’existence humaine. De tailles monumentales ou réduites, taillées avec leur socle dans le même bloc de bois, ces sculptures polychromes miment notre aventure individuelle avec des gestes suspendus dans une pièce vide où la distance entre chaque sculpture montre l’épaisseur de notre isolement.
C’est donc cet espace qu’il faut considérer puisque ces figures volontairement anonymes sont disposées pour le mettre en évidence, et ces membres immobiles, ces vêtements colorés sont les bornes impassibles d’une immense vacuité. Placés l’un à côté de l’autre, ces personnages s’ignorent, et lorsqu’ils se font face, séparés par leur socle fendu, ils se détournent délicatement de la présence de l’autre. Nous ne sommes pas au monde, cela est dit avec du bois tendre entaillé et peint, mais ces figures qui nous représentent comme des dieux lares, autorisées à être pour nous, prennent une singulière autorité lorsque Balkenhol en fait des figures monumentales avec des chaussures peintes d’idoles primitives, dressées dans leur éternité inconsciente de sphinx modernes sculptés à notre ressemblance. Les bas-reliefs peints retracent sur le mode linéaire notre dispersion à la surface du monde, chaque figure étant séparée par un champlevé de sa voisine, et à l’intérieur de son contour jouant le minuscule événement de sa vie dans les méplats de son visage et sa couleur de chemise.
Les portraits, également sculptés en bas-relief, sont une tentative d’individualisation des figures par un expressionnisme discret qui fait ressortir les globes oculaires et les traits significatifs du visage. Mais dans ces portraits, l’isolement ne fait place qu’à lui-même, il est séparé par le cadre de toute autre confrontation et ne s’élève pas à la sévère monumentalité des grandes figures en ronde-bosse.
Dans ses précédentes expositions Balkenhol sculptait également des animaux mêlés à ses figures humaines, comme la figure d’Eve en bronze présente dans cette exposition, et ces animaux débordaient par leur présence et la vitalité que nous leur prêtons l’ordonnance des figures. Dans le corps à corps silencieux qui avait lieu, toujours le sentiment d’une révélation était perceptible, découverte de l’inconnu de soi-même dans ces figurines emmêlées, violence silencieuse de nos aspirations les mieux cachées qui se déploient dans des poupées.
Le travail de Balkenhol est une jeu de société, un échiquier sans case pour se mouvoir, dont les pièces ne bougent jamais de leur socle. Ces petites pièces violemment colorées, ces grandes pièces monumentales jouent devant nous à être dans leur simplicité, dans la rusticité de leur facture des totems de la modernité, concentrés dans la banalité absolue de l’aventure vécue.
Stephan Balkenhol
Nouvelles sculptures
Galerie Thaddaeus Ropac
7 rue Debeylleme, 75003 Paris