Dans le jardin du musée Rodin, Daniel Dewar et Grégory Gicquel arment de béton la fragilité des objets ordinaires. Les éléments utilisés pour «allégorie », lavabo, réservoir et cuvette de W.C. s’intègrent à la monumentalité du béton qui exerce sur eux un déplacement de leur fonction et les élève au rang d’objets exposables dans un environnement muséal grâce à l’humour de leur présence insolite. Cette accumulation d’objets extraits de leur usage pratique et quotidien, liés entre eux par le béton déplace également l’image que nous avons de la sculpture en introduisant une forme de sérieux dans la prise en compte de ces accessoires dans la sculpture, puisque ceux-ci ne se présentent pas réellement comme des cuvettes ou des lavabos, mais comme le souvenir d’une salle de bains coulée dans le béton.
Le « buste » présent dans une des allées fait appel à nos souvenirs classiques, mais ce buste est brutalement amputé de l’homme qui devrait l’habiter, et il est remplacé par la laine de son pull-over de béton boutonné : cette pièce amuse énormément les visiteurs parce que son humour est immédiatement accessible. Cependant elle distille en même temps une inquiétude née de la présence de cette gigantesque veste de béton qui semble consacrer la disparition de l’être humain au profit de la matière qui le recouvre. Car le travail de Dewar et Gicquel montre que l’homme n’a plus sa place dans un milieu naturel, et qu’il fait partie de la somme des matériaux composant l’environnement dans lequel nous vivons.
Dans une exposition récente consacrée à leur travail par la galerie Loevenbruck, Dewar et
Gicquel présentaient des objets de faïence calcinés et fondus qui étaient sur le point de
retourner au magma originel, ou plus exactement, le magma originel s’emparait des objets
exposés en les retirant de leur usage habituel. Dans l’exposition du musée Rodin, les pièces
présentées ne montrent pas cette transformation ultime, mais la prise de possession du
corps de l’homme par les objets qu’il utilise. « La mode » donne à voir un personnage nu,
sexué et coupé à mi-corps, dont les pieds sont pris dans des chaussures de béton lacées.
Cette incongruité puissante montre qu’il n’y a plus dans l’homme d’identifiable que son sexe et ses chaussures, qui deviennent une marque de fabrique.
Le rapprochement qui s’opère entre le travail de Dewar et Gicquel et les statues de Rodin
que l’on peut voir dans les vitrines du jardin du musée n’est pas dû au hasard : les portraits
de Hugo, de Clémenceau, qui semblent arrachés à la matière du marbre par le ciseau de
Rodin prouvent que son intérêt était tout aussi important pour le marbre que pour le
portrait qu’il sculptait, dans une perspective bien différente du travail de Dewar et Gicquel,
mais déjà il autonomisait dans sa pratique la matière qu’il utilisait et le sujet qu’il
représentait, minorant même parfois l’importance des visages par rapport à celle du marbre, donnant à ceux-ci un statut d’attribut de la matière, tandis que ses bronzes restaient entièrement liés à l’expression d’un drame humain.
Daniel Dewar et Grégory Gicquel se situent dans une pratique qui rejette l’émotion mais qui
n’abolit pas le plaisir d’exalter le vide qui a remplacé l’émotion dans les pièces présentées
dans le jardin du musée, qui sont des présences d’absence envahissantes, non parce que
l’homme en est absent, mais parce que sa présence est confondue avec celle des objets qui l’entourent, et qu’il est désormais moulé pour l’éternité dans la même matière
indifférenciée.